Hermann HESSE - Le loup des steppes
1927
Le yin et le yang. La chair et l’intellect. Ou bien encore le bien et le mal. Finalement, l’un et son contraire. Ainsi pourrait s’avancer Hermann Hesse. Ce qui est toujours préférable au mythe rebattu du grand sage. Hesse ou le parcours d’un homme qui, en tant qu’écrivain, n’aura eu de cesse de creuser la terre fraîche qui tapisse le sol où, souvent, l’être chancelle à vouloir faire le Jacques. Hermann Hesse, soit la dualité permanente. L’homme-double. Le double je. « Toute une vie qui s’écoule sans fin, divisée en vieux et jeune, en jour et nuit. »
Pour autant, cette vie ne s’écoule pas en boucle. Pas de la façon dont les boucles, ordinairement, retournent à leur point de départ. Chez Hermann Hesse, cette boucle ressemble davantage à une figure de glisse. Au départ, et a priori, sa vie patine bien. Naissance en Allemagne. En 1877, le 2 juillet. Au cœur de la Forêt-Noire et du piétisme souabe. Comme il s’est présenté lui-même, Hesse est « le fils d’une maison sévèrement protestante ». Et pour ce fils de pasteur, le choix est vite fait. Et la vocation imposée. À moins de se rebeller. Et puisque la vie des missions chrétiennes ne le satisfait pas, le jeune Hermann rompt donc une première fois, s’échappe du séminaire évangélique, interrompant du même coup ses études.
Ses péripéties de jeunesse, il les racontera dans L’Ornière. À lui désormais la vie de libraire. D’abord en Allemagne, puis à Bâle. Mais on n’échappe pas facilement à l’héritage familial, à cette enfance marquée au sceau du presbytère. La première librairie où il travaille dispose d’un fond de théologie et de droit. Austère comme Paul et ses épîtres. Sauf que le dimanche, on lit Schiller, Lessing et Gœthe. Plus tard, il dévorera, en parfait autodidacte, les romantiques allemands, Novalis et Von Eichendorff. Conséquemment, la plume le démange.
En 1896, il publie son premier poème : Madonna. Non qu’il rejette la petite calotte. Son rêve de voyage en Italie se réalise. La vision du catholicisme à l’italienne, plus extraverti, plus païen, s’offre comme une douceur de vivre. De retour à Bâle, davantage de possibilités de se voir publié. Alors, il publie. Jusqu’à Peter Camenzind et la consécration. Hesse peut désormais vivre de sa plume. Gloire littéraire et premier de ses trois mariages. Installation au bord du lac de Constance. Écrit L’Ornière et Gertrude. Puis c’est la panne de créativité, des problèmes de couple et la fuite. En quête de spiritualité vers l’Indonésie et Ceylan.
La Première Guerre mondiale éclate. Ses prises de position lui attirent l’inimitié farouche de certains de ses pairs et d’une partie de l’opinion allemande. Il se lie avec le pacifiste Romain Rolland. Entreprend un travail de psychanalyse, se rapproche de Jung. S’installe en 1931 à Montagnola où il s’éteint en 1962. Entre-temps, en 1946, il a reçu le prix Nobel. Et, entre autres textes vigoureux, a publié des romans. Ses meilleurs.
D’abord Le loup des steppes. En 1927. Puis, Le jeu des perles de verre, en 1943, roman-utopie dont il commence la rédaction au début des années trente pour l’achever alors que le nazisme aura justifié les craintes tant redoutées par l’auteur du boudhique Siddhartha (1922). Le temps de les vérifier, il aura d’ailleurs accueilli chez lui Thomas Mann et Bertold Brecht en fuite.
Alfred Döblin qualifiait l’œuvre d’Hermann Hesse « d’affreuse limonade ». Alfred, à l’évidence, vous aviez tort… Et d’abord pour n’avoir pas su lire entre les lignes ce roman de la crise existentielle, ces affres qui ravagent et morcellent un homme désabusé face à un monde qu’il ne reconnaît pas. Qui ne le reconnaît plus. Hesse a su saisir les doutes qui poignent d’angoisse un quinquagénaire. Voici un roman-confession de forme audacieuse, anarchique et personnelle, dans lequel les perspectives historiques et psychologiques se heurtent, où l’auteur confierait ses ruminations moroses liées à l’âge et à ses revers sentimentaux. Crise existentielle qui ne s’appelle pas encore « de la cinquantaine ».
Nous voilà loin des aspirations religieuses, de cette sagesse des débuts et de la fin de son œuvre. Le personnage central du livre, Harry Haller, n’est pas complètement Hermann Hesse, ça serait trop simple, mais ses initiales nous y renvoient quand même. Pour que l’homme soit complet, nous dit-on, vagabond et sédentaire doivent s’unir. L’instinct brutal et l’intellect rigoureux coexistent. Ce n’est qu’au fil des rencontres, au prix de l’échange, celui qui permet de sortir de soi, au prix d’un voyage initiatique, que le personnage principal apprendra à s’apprivoiser.
Ce cheminement débute par un tâtonnement fébrile dans ces géographies intérieures du vide pour se poursuivre dans le paysage intérieur dont toutes les facettes subtiles finissent par s’offrir dans les nuances d’une peinture de fin d’automne. Gœthe et Schiller, s’ils demeurent, laissent la place à Nietzsche et Jung. Reste que la découverte de la transcendance n’est jamais innocente. Avec, parfois, au bout l’échec.